Oeuvres

«Panta rhei», traduisible par «tout s’écoule», est une expression attribuée à Héraclite d’Éphèse. Dans un dialogue de Platon, Socrate explique: «Héraclite dit, n’est-ce pas, que «tout passe et rien ne demeure» («πάντα χωρεῖ καὶ οὐδὲν μένει» / «pánta khôreî kaì oudèn ménei»); et, comparant les choses au courant d’un fleuve, il ajoute qu’«on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve». [Louis Méridier, Les Belles Lettres, 1931, pages 56-234] On connait l’adage et il est bien vrai que rien n’est immuable (sauf les idées fixes): les montagnes se déplacent et les continents dérivent. Ainsi, même lorsqu’elles nous paraissent permanentes, les choses ne sont jamais réellement figées. Bref, le mouvement est partout. Ce fait me fascine et j’ai voulu m’en inspirer pour cette pièce où les fondus enchainés, les glissandi, les variations de couleurs harmoniques et l’utilisation de gestes en spirales sont autant de manières de l’exprimer en musique.


Récemment, deux ornières ont orienté le cheminement de mon travail. D’abord, l’idée d’une musique cinétique accompagne ma démarche depuis un moment déjà. En second lieu, je suis aussi fasciné par les rythmes de la parole, ses inflexions, et les manières dont leurs agencements réussissent à créer divers caractères. La légende de Nimrod m’est donc apparue comme un mythe pouvant résonner avec ces idées. Dans l’enfer de Dante, Nimrod se trouve à garder le huitième cercle. Sa punition pour avoir pris part à la construction de la tour de Babel consiste à devoir parler une langue que lui seul peut comprendre. Je me suis donc amusé à imager Nimrod s’exprimant à nous, auditeurs ne comprenant rien de la signification de sa prose et n’ayant pour le comprendre que la seule musicalité de son expression. Toute cette histoire me fait songer : la musique, dans sa dimension communicative, a quelque chose d’analogue à la position de Nimrod. Comme si, « s’exprimant » toujours malgré tout, une part de la signification musicale nous échappe toujours. Ou alors, est-ce que, la communication n’a pas toujours, finalement, une part de musique ?


Dédiée à la violoncelliste et compositrice Émilie Girard-Charest, Parlando, ma troppo souligne un engagement mutuel envers la musique contemporaine qui nous lie depuis nos études au Conservatoire de musique de Montréal, depuis le début des années 2000. Le titre fait référence, avec une touche d’humour, à certaines indications d’interprétation (souvent en italien) que l’on retrouve dans les partitions : « parlando » (parlé) est utilisé lorsqu’un instrument doit imiter les inflexions de la voix alors que « ma troppo » détourne l’expression « ma non troppo » (mais pas trop), une incitation à la modération. Il s’agit là d’évoquer le caractère verbomoteur assumé de cette courte pièce (et non pas un trait de caractère de la dédicataire). C’est que, à l’instar du « Soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos œuvres » de Flaubert, j’ai une tendance loquace dans ma musique malgré ma nature taciturne dans la vie. Cette volubilité musicale est ainsi tout amicalement adressée à la virtuosité et l’engagement d’Émilie, à laquelle l’œuvre souhaite faire honneur.


« No hay caminos, hay que caminar » (il n’y a pas de chemins, que le cheminement) disait le compositeur Luigi Nono, reprenant un texte rencontré sur le mur d’un cloître de Tolède. Ce cheminement que prend le créateur, l’artisan, voire tout un chacun à sa manière, est souvent sinueux. L’artiste emprunte des sentiers inconnus, doit par moments retourner sur ses pas et même parfois s’avouer avoir fait fausse route. Mais cet imprévisible itinéraire est aussi l’occasion de faire des trouvailles insoupçonnées. C’est dans cet esprit que s’est fait la composition de Dériver. En musique, ces idées peuvent être exprimées à travers la notion de la directionnalité des matériaux sonores. Ce concept a alimenté mes recherches, jusqu’à l’élaboration de la notion plus personnelle de cinétisme musical. Cette notion a pour objet les forces dynamiques perceptibles en musique. En pratique, ces principes peuvent donner l’impression d’avancer, de reculer (d’accélérer ou de ralentir), voire même de tourner en rond. C’est aussi ce sur quoi s’appuient certains mimétismes en musique (matériaux imitant la chute d’une balle de tennis dans Jeux de Debussy, par exemple). Toutes ces réflexions ont constitué autant d’amorces poétiques pour la composition des idées musicales qui constituent la pièce Dériver. Je tiens à remercier l’ensemble Paramirabo pour son engagement envers la création de cette pièce et tout particulièrement Daniel Anez, à qui l’oeuvre est dédiée.